Jean Bellorini : C'est un rêve d'Avignon, c'est un rêve de cet espace de la cour d'honneur et c'est cette proposition pour laquelle je n'avais pas du tout une pièce en tête qui est la première chose importante. J'avais envie qu'il y ait de la musique dans le spectacle que j'allais faire. J'avais envie d'un texte poétique et d'une force poétique importante et d’un auteur vivant. Et je me disais que c'était important qu'il y ait un mythe un peu universel dans cette cour où, finalement, on vient pour retrouver des fantômes, retrouver des âmes de tous ces spectacles qui ont été et un hommage à l'art, d'une manière ou d'une autre. Et donc le mythe d'Orphée. En fait, grand un, Avignon, la cour d'honneur, deuxièmement le mythe d'Orphée et troisièmement, de manière très simple, très cohérente, premier spectacle que je fais en sortant de l'école en 2000… je ne sais même plus, je vais dire des bêtises, mais peut-être 2004… L'Opérette imaginaire de Novarina et je me disais : « Finalement, la boucle, il y a quelque chose qui va se terminer avec ça. » et commander à Valère, et j'avais depuis entretenu des liens évidemment avec Valère Novarina, j'avais jamais retravaillé mais je l'ai fait beaucoup travailler à l'école et pour des jeunes acteurs, je trouve que c'est une barre au sol pour l'acteur géniale, et je me disais que, symboliquement, c'était juste, c'était beau de dire : « J'ai commencé comme ça et on boucle cette boucle de cette manière-là. » Ça, c'est vraiment la réalité. Après, j'ai vu une première fois Valère en lui parlant de ce mythe d'Orphée qui est… Alors, pourquoi le mythe d'Orphée ? Pour la musique dans la cour et parce que j'avais mis en espace, en scène c'est un trop grand mot, l'opéra de Monteverdi dans la basilique de Saint-Denis il y a deux ans, trois ans peut-être, et depuis j'ai envie de travailler sur cet opéra, simplement, et là aussi il y a quelque chose de tout mon travail depuis des années qui se voit, qui s'exprime à travers ce mythe c'est-à-dire le prolongement de la parole en musique, ou l'inverse, tout n'est que musique ou tout est musical, tout est sensible autant que sensé et raisonnable et rationnel, et Rabelais… les Paroles gelées de Rabelais. Et donc je me disais « ce mythe-là, oui, on va pouvoir en faire quelque chose. », l'opéra de Monteverdi est magnifique, le baroque en plus je trouve que ça correspond à quelque chose d'aujourd’hui, de fort, et mon amour pour les chanteurs baroques aussi – je viens de mettre en scène Rodelinda de Haendel. Il y a plusieurs aventures croisées qui fait que j'avais, et au tout début, proposé à Emmanuelle Haïm de travailler avec moi sur une réadaptation de l’Orfeo de Monteverdi, vraiment, et peut-être d'ailleurs pas forcément en commandant à un auteur. Puis Emmanuelle, c'était trop court dans le temps pour… enfin, finalement ça s'est fait assez rapidement. Puis je me suis assez vite dit que ma manière de faire du théâtre, quand je mettais en scène depuis des années, c'était de faire la musique et que non, on n'allait pas s'appuyer sur un chef d'orchestre justement pour faire du théâtre, même si ça allait être très musical, mais pour faire ce qu'on fait d'habitude… c'est-à-dire on est des bricoleurs, on est presque ridicules mais j'aime à le revendiquer. Personne n’est musicien, vraiment, personne n’est chanteur, vraiment, mais est-on vraiment acteur un jour ? Et Novarina est arrivé par là, c'est-à-dire ce bricolage, cette envie de joie aussi. Finalement, au début, le spectacle dans la cour, j'avais aussi envie de faire le lien entre Rabelais, les Paroles gelées, la Troupe et Proust l’avant-dernier spectacle que j'avais fait, plus intime, plus profond, qui questionnait au fond, vraiment, le théâtre. Qu'est-ce que le théâtre ? Qu'est-ce que la poésie au théâtre ? Qu'est-ce que la poésie tout court ? Par quoi est-on touché au théâtre, juste ? Et une des réponses c’était Proust par ce que l'on reconnaît, par ce qui fait écho, à nous, sans qu'on le sache, et donc les fantômes… enfin je redis pareil… Donc je vois Valère Novarina, je lui propose d'écrire pour notre troupe en lui donnant un cadre, en lui disant : « Voilà, moi, je veux qu'il y a la musique de Monteverdi. Évidemment, tu feras bien ce que tu voudras et il ne s'agit pas de te commander d'écrire une histoire, je sais à qui je m'adresse, mais si ça pouvait avoir un vague écho avec l'opéra et cette histoire d'Orphée et d'Eurydice, point-barre. » Ça s'est arrêté là. Presque. Au tout début, il était assez enthousiaste, c'est assez rare, je crois, qu'on lui commande des textes et en même temps il y avait une question de temps et de contingence de temps qui faisait qu'il faisait sa création à Avignon… non, sa création à la Colline en tout début de saison en septembre… Et que donc il n'arrivait pas à donner une réponse et dire : « Jusqu’à septembre, je pourrais rien faire. » et moi je lui disais : « mais moi j'ai besoin quand même cet été, un an avant, de pouvoir commencer à rêver, au moins qu'on en parle et disons que tu me donnes un texte pour la Toussaint maximum. » et là il me dit : « Non, non, mais à la Toussain, j'y arriverai pas, on sera en pleine tournée, j'aurais à peine créé fin septembre à la Colline. » Donc il commence par me dire non, et puis il voit le dernier spectacle que j’ai fait au TGP qui était Eugène Onéguine, enfin, Onéguine, d'après Eugène Onéguine traduit par André Markowicz, qui est vraiment l'anti… c'est-à-dire quand il m'a dit : « Je vais venir voir ce spectacle. », je me suis dit : « Non mais au secours ! » C'était un spectacle sous casque, il y a que des micros, c'est que du son, c'est hyper… apparemment… en tout cas, technique, et c'est l'inverse de la chair, la transpiration, les postillons et la langue de Valère à priori. C'est-à-dire que tout est susurré à l'oreille… Et étrangement, contre toute attente, je crois qu'il a été assez séduit, je ne suis pas sûr que c’est le terme mais en tout cas ça l'intéressait, et il s'est redit. On avait une histoire, on se connaissait, il avait vu évidemment l'Opérette imaginaire. L'Opérette imaginaire, c'est assez marrant cette histoire, c'est un atelier d'élèves, on est tous à l'école Claude Mathieu, on fait un choix libre… enfin une espèce de blague, et on dit on va pas faire les quatre heures de l'opérette mais on prend le prologue et l'acte trois et on le met en scène et on peut en faire ce qu'on veut, c'est génial, c'est drôle, c'est joyeux – j'avais le souvenir de Claude Buchvald et de ce spectacle merveilleux – et évidemment, on invite Valère Novarina à l'école. Évidemment, il ne vient pas et il envoie en souterrain son fils, Virgile, et le lendemain soir Valère était là. C'est-à-dire qu'il y a eu trois fois : première date personne, deuxième date Virgile, troisième date Valère. Et ça correspond pile au moment où on lui commande un texte au Français, il rentre au répertoire de la Comédie-Française et en même temps qu'il dit : « Je rentre dans l'institution, je ne veux pas tout d'un coup rentrer dans le Panthéon mais je vais faire un festival avec tous mes amis qui ont fait mes spectacles, mes acteurs, Claude Buchvald, Merlin, … au Lavoir Moderne Parisien. » Où j'ai commencé, petite salle de 70 places, magnifique, dans le 18e, et il nous invite, dans le cadre de ce festival, il avait une carte blanche pendant un mois, on est en janvier 2008 je crois, 2007, peut-être même avant, les dates je mélange tout… Donc il nous programme dans le cadre de son festival qui s'appelle Nourriture Novarina où, en gros, il dit : « Je vais rentrer fin janvier au Français, je fais ça avec tous les off. » Et en fait, on se rend compte vraiment à ce moment-là, on joue le spectacle, c'est grâce à ce spectacle que tout commence, et on part même en tournée, on se retrouve en Roumanie ensemble… Voilà, pour dire qu'on on avait quand même un petit lien. Il est venu voir le Rabelais, il m'a écrit à ce moment-là… C'était toujours dans un coin de ma tête. Donc je le vois et quand il me dit je viens voir Onéguine, je pense que rien ne marcherait : il n’y avait pas de temps pour écrire, il vient de voir un spectacle presque radiophonique et je parle à l'auteur peut-être le plus emblématique de la théâtralité que ça puisse être. Et finalement, il me dit : « On va le faire, on va trouver le temps, je vais écrire. » et puis, il commence. On se voit régulièrement à partir d'octobre, on a dû se voir 6-7 fois dans ses ateliers, à chaque fois il ne me montre rien. Il me dit une phrase... Mais il ne me montre rien. Et en même temps on parle. Je lui raconte quel morceau de la musique de l'opéra j'aimerais mettre, je lui raconte la distribution surtout. Parce que je lui dis ils seront tant d'acteurs, tant d'hommes, de femmes, ça c'était précis et je ne me rendais pas compte, honnêtement – je crois qu'il y a beaucoup de choses inconscientes dans la vie mais au théâtre, j'espère en tout cas – je ne me rendais pas compte à quel point en demandant à Valère Novarina d'écrire quelque chose à partir de l’Orfeo, enfin, du mythe d'Orphée, à quel point c'était cohérent par rapport à lui et par rapport à tout son cheminement depuis les années 70 vers la musique et vers tout est musical, tout est vers la polyphonie des mots… Quand Orphée pense le monde et le soigne avec la musique, quand tout d'un coup Orphée trouve les mots et que c'est là où la guerre de l'humanité démarre. L'endroit de la parole dans notre société, l'endroit de la musique dans notre monde, tout ça était franchement impalpable et même si moi je savais ce que racontait à peu près le mythe, bien sûr, et puis il y a tellement de versions qu’on serait bien, comment dire, orgueilleux de pouvoir donner une définition, j'ai la mienne, on en a tous. Mais Novarina, c'est ça qui m'intéressait dans le mythe d'Orphée sans le savoir. C'est-à-dire, vraiment, quand je dis une phrase, quand je prononce une phrase sur un plateau de théâtre je sais qu'il va y avoir autant – en tout cas c'est pour ça que je fais du théâtre – il va y avoir autant de spectateurs que d’interprétations subtiles, différentes, nuancées de cette phrase ou même de ce mot. Bon… c'est Rabelais, c'est les Paroles gelées, il y a autant d'hommes qui font fondre les dragées de couleur que sont les mots de Rabelais qui réchauffent et qui donnent les couleurs de chaque sens et au fond le sens et les sens sont la même chose. La musique et le cérébral sont profondément intimement liés.