Jean Bellorini : Toute la difficulté, entre guillemets, du travail était justement dans ce grand écart. C'est-à-dire comment ne pas perdre totalement le fil, quand même, d'une narration qui, même si ce n'était pas celui de la pièce, c'est le fil de la narration de l'histoire d'Orphée, et ça, j'avais envie de le raconter d'une manière ou d'une autre, de manière fragmentée, éclatée, tout ce qu'on veut, mais il y a quand même quelque chose qui se raconte et en même temps sans écraser la langue de Valère qui, quand même, a besoin de cette échappée vers plusieurs possibles, et que si, tout d'un coup, on la réduit à une situation, à un sens, on sent qu'elle s'écrase assez rapidement. Et donc en permanence pendant les longs mois de travail, le dernier mois on se posait cette question de est-ce que donner de la raison, enfin, est-ce que révéler le texte grâce à une situation ou au contraire grâce à une musicalité ? En fait, c'est les deux jambes sur lequelles on marche depuis le début des répétitions, et l’un ne va pas sans l'autre. Moi, ce que je savais et que j'avais même dit explicitement à Valère, c'est que j'avais envie de tenter une manière de rendre sa langue moins, à priori, ivre et rapide et de l'ordre de la logorrhée, de l'ordre de la… Interviewer : C’est-à-dire qu’on n'est jamais dans la profération, finalement, il y a des apparitions mais après… JB : Je m’aperçois en fait qu’on y a été, quand même, avec le spectacle, qu’il y en a et qu’il y en a besoin. Valère m'avait fait cette réponse à ce moment-là, parce que je lui avais parlé plus de métaphysique et de douceur, et d’organique, de fait de pouvoir prononcer une phrase comme « la lumière nuit », doucement, et sensiblement, et que dans ces spectacles, malgré tout, il y a une machine en route qui fait que c'est quelque chose souvent plus violent et plus brutal et que mon objectif était de… j'avais été dans le sens, d'ailleurs, avec l'Opéra de l'imaginaire, j'avais été plus de son côté, mais j'avais envie parce que j'en étais intimement convaincu – j'espère que ça se vérifiera, un peu – mais que c'est une langue qui permet autre chose. Et Valère m’avait fait cette réponse en disant : « Mais au fond, c'est ce que je cherche à chaque fois mais sûrement, j’ai une inquiétude qui m'empêche d’oser ça, au final. », et je finis toujours par dire qu'il faut accélérer et emmener, comme ça, ses acteurs vers ce rythme effréné. Pourquoi j'ai raconté ça ? … Pour le traitement de la langue, le traitement de la couleur de la langue de Novarina. Ça ne répond pas tout à fait avec la question du sens mais quand même ça laisse apparaître un sens peut-être un tout petit peu plus existant que dans cet éclatement morcelé de numéros. C'est-à-dire, je ne voulais pas que ce soit que des numéros et je voulais que ce soit aussi une petite communauté de gens effectivement, de totalement, oui, les représentants du monde, mais cette petite communauté qu'elle échange profondément quelque chose sur cette question de la mort, de la musique, de la vie. Enfin, qu'est-ce qui est vivant ? Ce qui est merveilleux dans Valère c’est qu'il dit tout ce que j'ai écrit doit être joué comme quelque chose de vrai, de dit et d'asséné. Et c'est l'inverse de tous ceux qui ont dit : « On assume le faux. » On assume le… enfin… c'est l’anti-ça et en même temps il y a quelque chose qui est exactement de ce même ordre qui serait conjoint avec le cirque, en fait. On jongle avec les mots, on jongle avec les émotions… mais ça passe par le « je suis là, et moi je suis vrai, et je suis un homme, et je parle à des hommes vivants. Et c'est vrai. » Il y a cette notion de vérité qui m’apparaît de plus en plus forte parce qu'il n'y a pas, parce qu'on s’oblige à rien aussi. On s'oblige pas une narration. On s'oblige pas une situation. On s'oblige pas un rapport entre deux personnages : il n'y a pas de personnage. Il y a des personnes.