Jean Bellorini : Objectivement, les répétitions, ça l'a plutôt nourri parce qu'on a répété juste avant et qu'on devait répéter juste après, par hasard. Donc ça n'a pas freiné le travail à proprement dit. Ça a questionné, bien entendu, le retour au travail – pendant tout ce temps d'attente on savait pas comment on allait pouvoir se remettre en jeu – et en même temps la question du toucher, la question du rapprochement, c'est quand même des errances, c'est quand même des âmes en peine, c'est quand même des damnés, ils sont dans des dessous. On a peu parlé de ça mais Valère, on s'est dit plusieurs fois, aussi, qu’il quittait le mythe, il quittait tout ça, mais qu’il travaillait comme s'il avait pu mettre des enregistreurs, des micros, et il avait parsemé, comme ça, les dessous, les enfers, de petits appareils comme celui-ci euh et qu'en fait, ça prenait, ça captait, comme ça, des pensées à voix haute de damnés ou qui prenait un fragment, puis un autre, et puis c'était ça, sa pièce, il allait accumuler, additionner, tous ces fragments de réflexion des dessous. Qu'est-ce qui est sous cette prise de parole-là ? Donc non. Enfin, objectivement, les répétitions avaient bien démarré en février et il était question qu'on s'arrête. Moi j'allais faire autre chose ailleurs et je revenais mi-mai pour réattaquer avec eux. Évidemment vu d'Avignon. Ce qui a profondément modifié c'est le rapport à l'espace, c'est le rapport à cet endroit-là. C'est marrant parce que très sincèrement - c'était un petit deuil, c'était un petite frustration - mais dans le travail assez vite on l'a oublié. En tout cas à partir du moment où on s'est remis... et la complication ça a été la question de la scénographie. Est-ce que du coup on profite plus d'un théâtre ? C'est-à-dire des cintres, de tout ça, et très vite la réponse a été non. C'est quand même lors de l'installation, ce cimetière d'instruments fracassés, ces servantes... essayons de ne pas utiliser plus et d'être dans ce souvenir, de cette trace qu'a été la cour d'honneur sans évidemment la signifier mais on va pas se mettre à faire du théâtre avec de la machinerie, avec un gros décor. On aurait pu en fait. J'aurais pu changer totalement - j'ai hésité - à refaire une autre scénographie, plus juste, pour le noir, pour le rapport frontal pour… enfin… le rapport moins un mur humain comme le dit Novarina. On ne s'adresse pas à un mur humain, là on s'adresse à… quand même des rapports, même si c'est des grands théâtres, humainement plus possible. Et donc, non, on enlevait le rapport à la sonorisation nécessaire à Avignon. Ça, j'étais plutôt heureux d'arriver à du vrai et on allait vers quelque chose de beaucoup plus intime, beaucoup plus humain, encore une fois, mais sans compenser et sans changer le projet. Ça, c'était toute la dynamique scénographique. Le rapport aux acteurs, ça changeait évidemment parce que comment est-ce qu'on allait pouvoir se toucher ou s'embrasser, il se trouve quand même que c'est une langue qui est assez frontale et que c'était plus simple pour moi de dire on démarre les répétitions dès le 20 mai parce que de toute façon dans le pire des cas on dira tout face public et si on ne veut pas se postillonner dessus bah c'est pas grave ! En tout cas on peut avec ce matériau-là. Et après, objectivement, je pense que ça fait du bien ce temps de sous-cloche général. Ça a mûri. Il y a quelque chose - sans parler de l'apprentissage du texte, je pense que Marc qui a appris 20 minutes de définition de Dieu aurait eu plus de mal à le faire si... Marc travaillait 8 heures par jour. Il se levait et il apprenait tant de définitions par jour et il a fait ça tout le confinement et voilà on en est là. Sans ce moment-là je ne sais pas très bien comment ça se serait passé. Donc on peut aussi être un peu positif et se dire que ça a apporté. Après, ce qui est plus complexe c'est comment on fait à répéter pendant deux mois en se disant qu'il n'y a pas de but. Donc le but il est trois mois plus tard. On sait bien que les acteurs enfin... on a tous une horloge biologique qui fait que les temps de la répétition convergent vers la première, vers la rencontre. Donc ça c'est plus compliqué. Et de là est né aussi ce principe de film, de captation qui ne devait pas être tout à fait une captation, mais au moins qui donnerait le sens à pourquoi on ne commence pas à répéter en septembre pour créer le spectacle fin octobre ? Pourquoi on fait ça ? Bon moi ! parce que je voulais faire et que je voulais absolument mais donc on a trouvé aussi ce sens-là. Le film au fond est né presque de ça.